La Vierge du Lizon... (5)

 

LA VIERGE du LIZON

                                                                                     V

À partir de cette soirée, les symptômes bizarres que le père Nodier avait souvent remarqués dans le caractère de sa petite fille allèrent en s'aggravant et firent renaître ses inquiétudes. Une mélancolie profonde et invincible semblait avoir envahi l'esprit de Marie, et ce qu'il y avait de plus alarmant, c'était d'en ignorer la cause. Plusieurs fois, le vieillard entreprit de l'interroger à ce sujet, mais toujours elle lui répondait en s'efforçant de sourire :

- Bon père, ne vous tourmentez pas... ce n'est rien... je vous aime !

Et elle se suspendait au col du vieillard, qui la regardait avec des yeux mouillés de larmes, et parfois lui disait :

- Comme tu ressembles à ta pauvre mère, Marie ; c'est le même front pensif, la même expression de bonté dans le regard . Comme elle t'aimait et que d'inquiétudes tu lui a causées ! Sans doute, elle est au ciel maintenant et prie pour toi .

Il y avait aussi de la part de Marie un redoublement de ferveur religieuse et de pieuses pratiques. Sans cesse prosternée au pied des autels, elle était pour tout le village un sujet d'édification et d'étonnement tout à la fois.
Les bonnes femmes disaient d'elle:

- Bien sûr, elle se fera religieuse.

Mais les hommes leur répondaient :

- Allons donc ! Est ce qu'elle n'est pas fiancée à André Berthier ?

En effet tout le monde considérait les deux jeunes gens comme fiancés. Le père Nodier n'avait jamais fait mystère de son désir de les voir s'unir, et connaissait l'étroite amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre ; nul parmi les jeunes villageois n'eût osé faire la cour à Marie et la demander en mariage .

Il y avait près de la source du Lizon une sorte de petite chapelle taillée dans le rocher où l'on voyait derrière un grillage un groupe en bois grossièrement travaillé représentant le Christ mort couché dans les bras de la Vierge. En Franche-Comté, il n'est pas rare de rencontrer, au carrefour de deux chemins, ou dans les endroits écartés et solitaires, ces petits édifices religieux. Les images, presque toujours farouches, que l'on y voit exposées à la vénération du passant, causent parfois une certaine frayeur et semblent ajouter quelque chose à la mélancolie du paysage .

Marie avait pour la chapelle du Lizon une affection, une dévotion toute particulière. Elle y venait souvent prier et l'ornait de fleurs ou de lierre selon la saison.
Un matin, elle s'y était rendue à l'aube, et après avoir déposé devant le grillage du petit oratoire un bouquet de violettes cueillies chemin faisant sous les taillis au bord du ruisseau, elle s'était agenouillée, croyant que personne, à cette heure matinale, ne viendrait la troubler dans le recueillement de ses prières .

C'était une délicieuse matinée de juin. La rosée de la nuit s'évaporait comme une fumée légère dans les rayons du soleil levant. L'air était chargé des pénétrantes émanations des bois.

On entendait, mêlé au chant des fauvettes et des pinsons, le murmure de la source tombant en cataractes sur la roche moussue. Une brume lumineuse enveloppait les contours des montagnes.

Ajoutez à ce tableau une touchante figure de jeune fille priant devant la rustique chapelle, et vous imaginerez la poésie de cette scène que nous ne saurions décrire, et que la peinture même ne rendrait qu'imparfaitement.
Il y avait quelques temps déjà que Marie était agenouillée lorsqu'un bruit de pas se fit entendre derrière elle. Elle tressaillit, tourna la tête, et d'un bond fut sur ses pieds. Elle avait aperçu André.

- C'est mal, lui dit-elle d'un air fâché, mais en lui tendant la main cependant, c'est mal de venir me poursuivre jusque dans ma retraite favorite. Vous saviez que j'étais ici?
- Non, je ne le savais pas, répondit André, mais je m'en doutais. Comme vous venez souvent le matin à la chapelle du Lizon, j'espérais vous y rencontrer à l'aurore de ce beau jour. La vierge du Lizon vous a-t-elle été favorable, ajouta t-il avec un léger sourire?

- André, dit la jeune fille, ne me croyez pas superstitieuse et idolâtre quand vous me voyez agenouillée, comme les pauvres femmes, devant un morceau de bois. J'ai une très haute idée de notre religion, mais je crois aussi que l'on peut sans honte vénérer ces antiques et grossières images, parce qu'elles sont le témoignage de la foi simple et naïve de nos pères ; parce que devant elle ils sont venus prier et peut-être pleurer, en demandant à la Vierge une consolation dans leurs peines, un regard de pitié sur leurs fatigues et leurs douleurs.

- Marie, dit le jeune homme, tu sais que je t'aime trop pour me moquer jamais de tes pratiques religieuses.


- Oh! je le sais, dit Marie, et c'est pourquoi je ne crains pas de vous demander une chose que vous ferez si le cas se présente. C'est une chose bien simple et bien facile. Si je mourais et que vous restiez à Nans, vous viendriez quelquefois à cette chapelle et vous y mettriez des fleurs en souvenir de moi. Pourquoi pâlissez vous ainsi André? Ne meurt-on pas à tout âge? Qui dans ce monde est sûr de son lendemain?

- Parler de mourir à dix-sept ans, s'écria André! Est-ce folie ou cruauté de votre part?


- Je ne suis ni cruelle ni folle, répliqua Marie, et je vous explique simplement les idées qui me viennent dans la tête. Sont elles un pressentiment? Je ne sais... Peut-être.

- Ah! Marie, dit André, pourquoi laisser votre radieuse jeunesse se consumer dans des pensées aussi affreuses ? Il y a en vous un mystère bien étrange. Vous devez avoir un secret, Marie : je ne puis imaginer quel il est mais j'affirmerais que vous en avez un, et je veux le connaître. N'ai-je pas le droit de vous le demander?

Un soupir douloureux s'échappa de la poitrine de la jeune fille.
- Tu veux le connaître, dit elle à André, en le regardant fixement. Eh bien! je te le dirai... Mais pas aujour'hui... Un peu de patience, tu le sauras bientôt.
Et en disant ces mots, elle s'enfuit pour que son amant ne vit pas ses larmes couler.

[...]

La Vierge du Lizon... (5)

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La Vierge du Lison  lu par alain l.

Article publié le Lundi 14 Mars 2022

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