Le paysan d'Alaise (3.5) FIN...

 

LE
PAYSAN D'ALAISE
RECIT JURASSIEN

            Chapitre 3.5... FIN.     

  

Benoît se replia vers Michel, dont la vue seule suffit pour arrêter tout court l’agresseur. — Je ne vous comprends vraiment pas, père Urbain, dit le braconnier en battant en retraite ; comment pouvez-vous recevoir chez vous et faire asseoir à votre table un vieux besacier comme celui-là ?

— Moi, dit avec calme le mendiant, fort de la protection de Michel, je vaux mieux que toi et cent fois mieux. Je demande mon pain, c’est vrai, mais ai-je jamais fait tort à personne ? M’a-t-on vu voler, comme toi, le poisson et le gibier qui ne m’appartenaient pas ? Ai-je jamais cherché, comme toi, quand j’avais ton âge, à tromper les filles par tous les moyens ? On me donne un sou, je suis content, et je prie la sainte Vierge pour celui qui me l’a donné ; mais il te faut, à toi, des cinq cents francs d’un seul coup, et Dieu sait par quels moyens tu te les procures !

Gaspard pâlit à ces dernières paroles du mendiant. — Il faut que je vous raconte une histoire, continua le père Benoît avec le même calme. Vous connaissez tous à Myon Agathe Bergier ; elle avait perdu ses parens, elle était riche. Gaspard est allé lui faire la cour, et il est parvenu à s’en faire aimer. Il se souciait peu de l’épouser, aimant mieux continuer sa vie malhonnête. La pauvre Agathe est confiante ; il lui a fait signer un papier par lequel ils s’engageaient à s’épouser dans les six mois, avec charge pour celui des deux qui retirerait sa parole de payer cinq cents francs à l’autre. Une fois le papier signé, ce mauvais sujet alla tous les dimanches se griser et se battre à Myon. Effrayée du sort qui l’attendait avec un pareil homme, la pauvre fille retira sa parole et lui envoya les cinq cents francs. Est-ce vrai ? Qu’as-tu à répondre à cela ?

— Mensonge, affreux mensonge ! s’écria Gaspard, qui avait cru pouvoir compter sur la discrétion intéressée de sa victime.

— Garde pour toi le nom de menteur, répliqua le mendiant ; il te convient mieux qu’à moi. Je suis allé trouver Agathe ; elle a commencé par me dire qu’on m’avait trompé. Je lui ai fait remarquer alors qu’il s’agissait de sauver des pièges de Gaspard une aimable et excellente jeune fille. Agathe a bon cœur ; elle s’est mise à pleurer, et elle est allée chercher dans son armoire le reçu des cinq cents francs. Tu as dit tout à l’heure que je mentais : connais-tu cette signature ?

Gaspard eut un nouveau moment de confusion ; mais il se remit bientôt. — Que signifie tout ceci ? dit-il avec une assurance effrontée. Est-ce un complot contre moi ? Il faudrait le dire. Est-ce ma faute si Agathe s’est mise à m’aimer ? Je ne lui ai fait aucune avance : c’est elle qui a rêvé un mariage entre elle et moi, et c’est elle qui, pour mieux me lier, a imaginé ce dédit de cinq cents francs. Elle pensait que je ne pourrais jamais payer une pareille somme. Je ne suis pas riche ; je gagne ma vie en travaillant. Plus tard elle a changé d’avis, et elle a payé les cinq cents francs ; valait-il mieux qu’elle ne les payât pas ? Est-ce que ce vieux dépenaillé a quelque chose à voir dans tout cela ? Il dit que je me suis grisé : je ne m’en souviens nullement ; mais quand même cela me serait arrivé une fois ou deux, y a-t-il là de quoi pendre un homme ? Pour ne rien cacher, j’étais malheureux, et je cherchais à m’étourdir. C’est précisément alors que j’ai vu Cyprienne pour la première fois, et dès ce même jour j’avais juré que je n’en aimerais jamais une autre : mais comment me dédire ? Je n’avais pas le premier sou des cinq cents francs. J’ai bien souffert, vous pouvez me croire. Pourquoi n’ai-je pas connu Cyprienne un an plus tôt ?

Ce système de défense parut ne pas trop déplaire à la jeune villageoise, dont le visage irrité se radoucit sensiblement. Le mendiant s’en aperçut, et il eut recours aussitôt, pour en finir, à un dernier argument qu’il savait irrésistible. — Tais-toi, impudent, dit-il : c’est trop d’effronterie. Cyprienne, il faut que j’achève de vous ouvrir les yeux. Votre amour-propre sera peut-être un peu blessé ; mais qu’importe, si c’est pour votre bien et pour le bien de tout le monde ? Ce garçon-là a osé dire qu’il vous avait aimée dès le premier jour : eh bien ! l’an dernier, dans la nuit du 1er mai…

— Taisez-vous, père Benoît, s’écria Michel, de grâce, taisez-vous !

— N’est-ce pas lui qui a planté l’if sous ma fenêtre ? demanda Cyprienne. Il me l’a dit cent fois.

— Il était avec le Rougeaud. Gaspard a apporté un cerisier de Sarraz, et tous deux ils l’ont planté. Le Rougeaud s’en est vanté le lendemain en présence de dix garçons du village ; j’y étais, et je l’ai entendu. À vous, Cyprienne, le cerisier !… Mais l’insulte est bien moindre, venant de marauds pareils. Michel est venu un peu plus tard ; il a arraché l’arbre d’affront, et a mis à la place l’arbre d’honneur. Est-ce vrai, Fillette ? est-ce vrai, père Urbain ?

— J’ai vu tout cela de mes yeux, dit Urbain à sa fille ; mais je n’ai jamais osé t’en parler : j’avais peur de te faire trop de peine.

Cyprienne tomba évanouie. Tous se précipitèrent vers elle, sauf Gaspard, qui profita du moment pour gagner la porte et disparaître. Revenue bientôt à elle, la jeune fille se jeta aux genoux de son père en lui demandant pardon, puis elle tendit la main au charbonnier et le pria de lui pardonner aussi. Le vieux mendiant s’était agenouillé dans un coin de la salle, et il remerciait à haute voix la madone de la Marghoué par un déluge d’oraisons latines écrites à d’autres fins, et dont il ne comprenait pas le premier mot. On se remit à table, Michel occupant la place de Gaspard ; mais tous étaient encore émus. Le père Benoît prononça un de ses sermons burlesques qui l’amena bien vite la gaieté.

À un mois de là, Michel quittait l’état de charbonnier ; Cyprienne et lui recevaient des filles du village les dragées nuptiales et le mouton enrubanné. Cyprienne était ravissante ce jour-là, et les anciens du pays disaient tout haut n’avoir jamais vu une aussi belle mariée. Michel voulut donner la clé des champs à Colas, dont les ailes étaient repoussées ; mais le corbeau ne voulut jamais se séparer de son maître. Le vieux mendiant fut plus sauvage ; en vain Michel et tous les siens le pressèrent-ils de venir demeurer avec eux, Benoît préféra garder son gali et son indépendance. Cyprienne devient de jour en jour plus attentive à tous ses devoirs, sans rien perdre de sa piquante et gracieuse vivacité. Les pots de fleurs s’étalent encore sur les fenêtres de la maison, et peut-être, contre l’ordinaire, ne doivent-ils pas de longtemps disparaître.


FIN de la Nouvelle...

Le Paysan d’Alaise, Récit jurassien
Revue des Deux Mondes2e période, tome 36 (p. 371-404).

Début...)                                                                                                     

Le texte mis en voix par alain l.

 

Article publié le Mercredi 19 Juillet 2023...

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