Le paysan d'Alaise (1) ...

Aujourd'hui, Samedi 24 Juin c'est la Saint-Jean Baptiste, qui comme tout le monde le sait est le Saint patron d'Alaise, un village tout proche de Nans sous Sainte Anne 😀...
Alors, pour l'occasion, un nouveau feuilleton de l'été sur le blog , un récit de Charles Toubin...

 

 

 

LE
PAYSAN D'ALAISE
RECIT JURASSIEN

La fête patronale du village d’Alaise est une des plus animées de tout le pays jurassien. Perdus en quelque sorte au milieu de leurs rochers et de leurs forêts ; les habitans d’Alaise n’ont guère que ce seul jour pour le plaisir. La fête tombe d’ailleurs au mois de juin, l’heureux mois qui ramène des chemins toujours secs, un ciel toujours pur, où tout dans le Jura est verdure, fleurs, fraîches eaux courantes, parfums et chansons ; vraie lune de miel entre l’homme et la nature, l’une toujours jeune, et l’autre rajeuni.

La configuration du pays d’Alaise est des plus étranges ; on n’y rencontre que brusques dépressions de terrain, ravins d’une effrayante profondeur, mamelons et rochers à pic, tout cela irrégulier, compliqué à l’infini. Deux villages seulement, et tous deux bien chétifs, Alaise et Sarraz, sont assis sur le massif énorme dont le Todeure et le Lison arrosent de tous côtés la base, soit par eux-mêmes, soit par leurs humbles affluens. Les cultures et les prairies sont en petit nombre ; la forêt tient presque toute la place, et elle est surtout curieuse par les débris des anciens âges qu’elle a conservés à la science, retranchemens gaulois ou romains, mardelles, abris de bivac, tombelles celtiques par milliers, monumens inestimables que la bêche et la charrue n’eussent pas manqué de détruire. Des centaines de ruisseaux et de filets d’eau coulent sur ce sol accidenté et s’enfoncent ça et là sous terre pour reparaître un peu plus loin. Rafraîchie et fécondée par toutes ces eaux vives, la forêt se hérisse sur bien des points de broussailles qui la rendent impénétrable hors des sentiers ; mais cette broussaille elle-même a son heure charmante, quand juin charge de fleurs l’églantier, le chèvrefeuille et la viorne, dont les senteurs embaument la forêt tout entière.

Nous touchons au grand jour. Le curé d’Alaise vient d’annoncer en chaire à ses paroissiens la glorieuse fête de saint Jean-Baptiste, patron du village, patron dans tout le Jura des bergers et des fruitiers (fromagers). Les invités, citadins ou villageois, montagnards ou gens du pays bas, accourent à l’envi vers cette étrange et belle région que les pluies et les neiges leur ont fermée si longtemps. Tous font le trajet à pied, car Alaise n’a pas de route carrossable, mais seulement des chemins âpres et montans, que peuvent seuls affronter les massifs et inébranlables chariots à bœufs. Tout est préparé à Alaise pour faire aux fêtiers cordial et, si j’ose le dire, gras accueil. Depuis trois jours au moins, les femmes n’ont fait que nettoyer, frotter et laver toutes choses dans la maison, confectionner, au nombre de deux ou trois cents par ménage, et jeter au four les gâteaux, sèches et brioches destinés à être servis aux hôtes ou à être distribués à chacun d’eux au moment du départ pour les membres de la famille qui n’ont pu assister à la fête.

Les hommes de leur côté ne sont pas demeurés inactifs ; quelques-uns sont allés pêcher au Lison. Le Lison n’est qu’une rivière bien petite, mais riche de truites exquises qu’y attirent et la fraîcheur de l’eau et la nature même du lit de la rivière, où alternent les gours et les bruyans, lieux également chers à la truite. Il n’est pas rare qu’une seule pêche produise jusqu’à quatre cents livres de poisson. Les autres paysans sont allés à Salins faire les provisions ; c’est un curieux, mais affligeant spectacle, que celui de leur retour vers le village. À l’entrée du massif est une gorge sombre et profonde nommée la Languetine. Le chemin est superposé à une voie celtique qui le déborde çà et là et laisse voir, profondément empreintes dans le roc vif, les ornières des rhèdes. Vers le soir, les lourds chariots d’Alaise arrivent par longues files à l’entrée de la gorge, chargés de provisions de toute sorte, parmi lesquelles la place d’honneur est réservée au tonneau de vin de Salins, condamné à sonner creux la fête à peine terminée. Les paysans d’Alaise sont doux entre tous les montagnards du Jura ; mais ce jour-là ils ont goûté le vin dans plus d’une cave avant de faire emplette, et le marché une fois conclu ils ont, selon la coutume, dîné chez le vendeur et bu surabondamment. Le chemin de la Languetine est des plus difficiles ; épuisés déjà de fatigue par le Mont-des-Vallières, sans contredit la plus mauvaise route de France, les bœufs s’arrêtent à chaque pas. Il est tard ; le conducteur s’impatiente, une grêle de coups de fouet s’abat sur le dos de ces pauvres animaux à l’œil si doux, et dont le dévouement à l’homme ne connaît de limites que l’épuisement absolu des forces.

Enfin le jour de la fête est venu. La messe vient de finir ; elle a été longue, grâce aux trois points du curé. Un sermon de fête patronale ne saurait avoir moins de trois points, ni durer moins d’une heure et demie. — Nous venons de loin et nous sommes fatigués, disent les fêtiers. — Eh ! qui vous empêche de vous reposer ? N’êtes-vous pas assis à l’église ? — leur répond familièrement le curé. Le dîner est enfin servi. Alaise a des vergers pleins d’ombre et de fraîcheur, où il serait charmant de dîner sur l’herbe ; mais gardez-vous d’en exprimer le désir : le paysan croirait que vous vous moquez de lui. Il mange aux champs tous les jours, et le plus souvent assez misérablement. La nouveauté et l’attrait pour lui, c’est de dîner, comme les gens de la ville, dans un appartement, dût-il y être affreusement à l’étroit et dans des conditions de température tout à fait incommodes. Le Benedicite une fois dit, trente convives s’assoient autour d’une table où quinze seraient à peu près à l’aise et vingt déjà bien gênés. Sur cette table se dressent des montagnes de viandes fumantes qu’attaquent les fêtiers campagnards avec une impétuosité d’appétit qui fait peur à leurs commensaux venus de la ville. Ce coin de la Franche-Comté est le pays des estomacs de fer et des faims insatiables ; Voyez seulement les surnoms collectifs que se jettent mutuellement à la face les habitans des divers villages. Les gens de Sarraz traitent de loups leurs voisins de Myon, qui à leur tour les qualifient de sangliers. Les paysans de Saisenay reprochent à ceux d’Éternoz de manger entre trois un bœuf sans boire, et ceux de Saisenay, à en croire les paysans d’Éternoz, boivent entre deux un quaril de vin (75 litres) sans manger. Pesans a ses affamés qui sonnent midi à onze heures ; les gens de Lemuy dévorent, dit-on, en commun un argalet (vieux cheval) le jour de leur fête patronale. J’en passe, et des plus expressifs.

Revenons à nos trente convives. Rien d’intéressant ne se passe jusqu’au moment où le café apparaît, escorté des quatre liqueurs jurassiennes : le maquevin, fait de moût de vin cuit et aromatisé ; l’eau d’anis, forte anisette apéritive et tonique comme l’absinthe, dont elle n’a pas les graves inconvéniens ; l’eau de plousses ou de prunelles, une des plus fines liqueurs connues, et, hélas ! la gentiane, inconnue à nos pères, et dont la Suisse a récemment infecté les montagnes du Jura. À la vue du café et de son cortège d’honneur, toutes les langues se délient et se mettent en branle à la fois. Récits merveilleux de chasse, récits miraculeux de pêche, mariages faits, défaits ou en voie de se faire, déceptions de mariage, tels sont les divers thèmes, et Dieu sait avec quelle verve souvent un peu libre ces sujets sont traités par nos paysans ! Les femmes ont quitté la table, ou plutôt il est rare qu’elles y paraissent. Le dialogue a d’abord été mêlé de patois et de français ; mais le patois ou pour mieux dire la langue de nos pères a bientôt pris le dessus, langue à peine altérée, vive et expressive comme à ses meilleurs jours, moqueuse par-dessus tout, et ayant pour exprimer et railler les défauts, travers et misères de l’homme trois fois autant de mots que le français, déjà cependant si riche sous ce rapport. Le médecin Coictier, qui était Bourguignon salé, comprendrait toute la conversation et ne manquerait pas d’y placer son mot. Si la langue est d’un autre temps, les physionomies sont d’un autre pays. Le Comtois est blond ou châtain ; le paysan du massif a le teint brun avec les yeux noirs et les cheveux noirs. Ainsi dans ce coin de terre, qu’enferment le Lison et le Todeure, tout est particulier et a son cachet propre. Le récit suivant n’a pour but que de mettre davantage en relief toutes ces singularités.

[...]

( À suivre...
 

Le Paysan d’Alaise, Récit jurassien
Revue des Deux Mondes2e période, tome 36 (p. 371-404).

 

                                                                                                    (Suite...

Le texte mis en voix par alain l.

 

Article publié le Samedi 24 Juin...

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